LA MEDITERRANEE VUE PAR LES MAROCAINS - Partie 3 - Abdelmajid KADDOURI


III- REPRESENTATIONS POLITIQUES DE LA MEDITERRANEE

 

1.Représentations construites : l'écriture coloniale.

Il est évident donc que la mer tient une place privilégiée dans la mentalité de l'européen. Celui-ci, n'arrivant pas à se dégager de ses préjugés, se lance dans la formulation d'hypothèses et de théories aussi variées qu'eurocentristes relatives à "l'autre", si lointain et si différent. Ces postulats négatifs peuvent être humiliants pour l' " autre " comme ce fût le cas des hypothèses dégagées de l'écriture coloniale sur les attitudes marocaines à l'égard de la mer.

Les attitudes des marocains à l'égard de la mer à des pratiques religieuses : du moment que la religion prescrit aux musulmans en général, et aux marocains en particulier, de se trouver vers l'Est au. moment de la prière elle renforce l'importance accordée à l'Orient. De là s'est développée l'idée selon laquelle les marocains tournaient le dos à la mer. Toujours selon la même source, la mentalité marocaine est conditionnée par ce commandement sacré, celui-ci a été renforcé par les échanges commerciaux qui étaient essentiellement terrestres : les caravanes sillonnaient les routes sur l'aire islamique.

Tentant d'asseoir sa thèse, l'écriture coloniale va essayer de tisser un amas d'arguments relatifs au désintérêt des marocains vis-à-vis de la mer. Loin d'être neutre, l'écriture coloniale se demandait pourquoi les marocains avaient-ils cette attitude négative vis-à-vis de la mer? Pourquoi étaient-ils terrifiés et angoissés par ces espaces? Tout d'abord la mer est synonyme de force indomptable pour les indigènes.

Si Tariq avait tenu, dans son discours, à avertir les, combattants des dangers de la mer c'est qu'ils en avaient tous peur. Celle-ci est due à l'ignorance qui a favorisé 'les croyances et les superstitions qui remontent à des périodes anciennes.

 

2.Le Makhzen et le Méditerranée :

La notion du Makhzen est difficile à cerner ses significations changent selon qu'on se place dans la perspective des philosophes ou dans celle des sociologues et des politologues. Pour simplifier cette notion, disons que le Makhzen renvoie au gouvernement du Maroc et symbolise la pérennité de l'Etat.

Dans cette optique - sachant que nous nous situons dans un rouage administratif qui suppose l'existence de programmes politiques, économiques, sociaux et culturels - peut-on parler de l'imaginaire makhzanéen? Le Makhzen incarne l'officiel et ce dernier cherche d'abord et avant tout le concret et l'action.

La mer était perçue par les officiels marocains non seulement comme le moyen de faire valoir les intérêts musulmans dans la Méditerranée en général, mais surtout en tant qu'outil servant à raffermir la sécurité dans la Méditerranée occidentale et dans tout l'Occident musulman.

A partir de la deuxième moitié du XIVème siècle, et surtout après la mort d'Abu Inane en 1358, les chrétiens sont devenus plus menaçants. L'occupation de Sebta en 1415 par les portugais provoqua un sentiment de honte chez les mérinides et laissa perplexe la mentalité marocaine non habituée à la présence des infidèles sur son sol. Cette brèche ouverte sur le littoral permit aux ibériques d'étouffer le Maroc économiquement et de participer largement aux changements politiques qu'il allait connaître.

Conscients de la supériorité maritime des chrétiens, les chérifs Saadiens optèrent pour la stratégie du Jihad.

Le déphasage entre la rive Nord et la rive Sud de la Méditerranée fût tel que les chances de développer une flotte puissante étaient quasiment nulles. Pour combler ce retard, les marocains optèrent pour l'accélération de la course qui fût encouragée par les Morisques mécontents de se faire expulser. Il est clair que cette activité marque un saut d'humeur, une riposte, une protestation et un refus quant à l'étouffement imposé par les forces chrétiennes sur les côtes marocaines. Ceci ne veut, pas dire pour autant, comme le laisse entendre l'écriture européenne, que la course maritime était une activité strictement réservée à l'Europe mais bien au contraire, celle-ci se caractérise par son aspect universel transcendant les frontières entre les peuples, les pays et les religions.

Pourquoi cherche-t-on alors à lier la piraterie et la course maritimes au monde islamique en général et au Maroc en particulier? Cette accusation ne cache-t-

elle pas la volonté de le culpabiliser et de le détourner de problèmes beaucoup plus importants?

La course allait être utilisée par le Makhzen comme un outil politique. Les sultans se servaient des activités des corsaires pour exercer une pression sur les états européens afin de les obliger à équiper leurs flottes en armement et en munition. Les archives, aussi bien marocaines qu'étrangères, montrent comment Moulay Ismaël utilisait l'ingéniosité de ses amiraux, tels qu'Ibn Aïcha Fennich, pour acculer les européens a conclure avec lui des traités de paix dans des conditions servant ses intérêts. Mohammed Ben Abdellah (1757/1790) décida de contrôler la course pour nouer contact avec les états européens sur de nouvelles bases. Signer des traités de paix et encourager le commerce, telles étaient les deux orientations fondamentales de ce souverain dans ses relations avec le monde européen. Mais sa volonté s'est heurtée à la mauvaise foi de ses partenaires car les européens étaient beaucoup plus portés sur leurs propres intérêts que sur ceux du Maroc.

Déçu par le comportement belliqueux des européens, Moulay Slimane (1792/1822) décida de fermer certains ports de commerce avec ces derniers. Il s'engage à mettre fin à la course. Ces décisions accentuèrent la pression des grandes puissances européennes durant le XIXème siècle. Par le traité de 1856, l'Angleterre s'octroya le contrôle des ports marocains et y nomma des consuls. Désormais, la pénétration échappait au Makhzen ce qui constitua le coup de grâce pour la marine marocaine. En dépit des efforts marocains, ces puissances décidèrent le partage du pays. Le rêve de la grande marine qui hantait les monarques marocains allait être définitivement enterré avec l'avènement du protectorat.

Après l'indépendance, sa Majesté, le Roi Hassan II fît renaître de leurs cendres éteintes les grandes ambitions maritimes. Il décida de créer au Maroc une véritable flotte marchande qui soit à la hauteur des potentialités marocaines. Il a ainsi institutionnalisé pour la première fois les liens d'interdépendances - qui étaient de simples rêves - entre le commerce extérieur et une flotte marchande. Durant son règne, une vraie flotte maritime est née.

Nous voyons donc comment la mer dans l'imaginaire du Maroc- officiel se manifestait à travers deux volets un premier politico-sécuritaire et un deuxième purement économique. Dans ce cas, l'imaginaire de l'homme officiel ne saurait être dissocié de son action concrète puisque celle-ci est l'expression de ses perceptions, de ses convictions, de son imaginaire ...

 

3.MAROC/Mediterranée : Angoisse actuelle et perspective d'avenir.

L'image de l'autre est un processus. L'autre en tant qu'ennemi se construit en fonction du contexte. Elle est dynamique, subjective et irrationnelle. Elle est la projection de "soi" sur l'" autre " en tant que négation. Nier et se replier pour tisser un réseau de clichés et de stéréotypes sur l'autre, le différent en tant qu'ennemi. Le refus de l'autre cultive la peur et fomente l'agressivité. Il sème le doute et noircit l'avenir. Il développe le racisme et appelle à l'extrémisme et à l'intolérance. La crise identitaire actuelle favorise les exclusions. La Méditerranée - considérée à travers son histoire comme pont et trait-d'union entre les peuples riverains passe actuellement pour être un bassin de confrontation, d'opposition et de fermeture. La Méditerranée tente alors de se définir non plus par rapport à l'"Autre" mais contre l'"Autre".

Il serait intéressant de relire l'histoire de la Méditerranée à partir des problèmes qu'affrontent ses peuples.

La Méditerranée vit le tournant sur l'échiquier international.

L'Europe se construit et se ferme. Le Maghreb et le Machreq se disloquent. Les frontières nationalistes s'élèvent. L'Europe se libère du mur de Berlin pour en bâtir un autre dans le sud beaucoup plus grave car il est culturel et mental.

On peut se demander si l'Europe peut se définir et s'imposer en dehors de son environnement proche et lointain?

L'histoire nous enseigne que la Méditerranée est un tout, un espace mouvant. Il s'enracine en Afrique et se prolonge dans l'Est comme dans le Nord. Les événement qui surgissent dans une contrée de cet espace se répercutent rapidement sur les autres. Le nouvel ordre international impose à l'Europe de jouer le rôle de locomotive pour l'ensemble méditerranéen. Les compétitions vont se situer dans l'avenir au niveau de blocs économiques enracinés dans leurs environnements: Le japon géant économique dans l'Asie du Sud-Est, les Etats-Unis dans son environnement américain. L'avenir de l'Europe se situe dans le renforcement de ses liens avec le monde méditerranéen. Sa sécurité et sa stabilité passent par la stabilité de son environnement. L'histoire nous montre que l'ignorance de l'"Autre" et l'indifférence méprisante à son égard sont à l'origine de tous les extrémismes. Lutter contre les exclusions et les émotions nécessite de tout méditerranéen une remise en question de soi pour repenser la Méditerranée dans des perspectives culturelles et dans le long terme afin de redécouvrir la Méditerranée profonde et bien assise dans son histoire et tournée -comme disait F. Braudel dans la dernière phrase de sa majestueuse Mediterranée- : "vers les sources même de la vie, dans ce qu'elle a de plus concret, de plus quotidien, de plus indestructible, de plus anonymement humain.