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LA MEDITERRANEE VUE PAR LES MAROCAINS - Partie 2 - Abdelmajid KADDOURI
II-LES REPRESENTATIONS DE LA MEDITERRANEE DANS L'IMAGINAIRE POPULAIRE ;
Nous entendons par populaire ce que les textes savants appellent "Al Amma", c'est-à-dire la masse que constitue la majorité de la société marocaine.
Ce bloc social qui se caractérise par l'analphabétisme et l'ignorance maintient des contacts directs avec la nature et fait corps avec elle.
Ainsi, et certainement trop proche de la nature, al amma conserve dans ses perceptions une approche primaire et concrète repoussant, par là même, tout ce qui relève de l'abstrait car elle est incapable de le palper. Néanmoins, on pourrait se demander comment fait-elle pour comprendre et interpréter les forces naturelles qui exigent une logique d'abstraction ?
Afin de contourner cette difficulté, al amma a procédé de deux manières différentes : d'un côté elle a essayé de recourir au transfert des forces incompréhensibles de leurs champs initiaux pour les intégrer dans le surnaturel, le divin; et d'un autre côté, elle a essayé de simplifier celles qui l'ont fait frémir pour les adapter à son univers.
Autrement dit, le populaire a opté pour l'opération qui consiste à réduire l'impact de l'abstrait, du surnaturel en le rapprochant de son niveau pour percer ses secrets les plus enfouis et pour mieux pouvoir se l'approprier.
suscitant émerveillement et crainte chez al amma, la mer représente une force indomptable dont les espaces sans limites rappellent à l'homme sa fragilité. Comment l'homme populaire se représente-t-il les mers et les océans? Comment fait-il pour intégrer cette force indomptable dans son imaginaire limité?.
1. La mer dans l'imaginaire populaire est une force indomptable
Comment le populaire se représente-t-il les caractéristiques physiques de la mer ? A-t-il des notions sur ses limites ses frontières et ses profondeurs ? Nous avons essayé de poser ces questions, à quelques personnes mais leurs réponses furent des plus confuses. En effet, les personnes interrogées n'arrivaient pas à donner de précisions ni sur les frontières, ni sur les limites et encore moins sur les profondeurs des mers. Celles-ci restent, dans leur imaginaire liées à des villes ou à des saints; ainsi, nous avons relevé dans les- propos des personnes interrogées des réponses telles que la mer de Tanger, la mer d'Al Hoceima, la mer de Melilia ou encore la mer de tel ou de tel saint.
La mer angoisse l'homme populaire puisqu'il ignore tout d'elle alors que la terre, son nid naturel, le rassure. Si cette dernière le porte et le nourrit, la mer le bouscule et lui impose ses règles : sur ses eaux il ne peut se tenir debout ou garder son équilibre sans avoir recours à d'autres moyens; l'idée préconisée par ce qui précède est parfaitement reflétée par l'adage qui se demande "comment pourrait-on s'entendre avec la mer quand on sait qu' elle est faite d'eau alors que l'humain est fait de terre ?".
Se sentant minuscule et incapable face à l'immensité de cette force, le populaire use de son imaginaire et se sert, pour détourner sa faiblesse, des forces occultes. Il associe l'énergie et la puissance des mers et des océans à d'anciennes croyances populaires qui attribuaient à la mer des forces divines, ce transfert s'effectuera sur les saints. En effet, le charisme de ces personnages tranquillise et apaise les angoisses du populaire.
L'important ne réside pas dans le charisme lui-même mais dans les récits qui se construisent autour de la baraqua du saint : il détient, selon l'homme populaire, des forces mystérieuses qui le situent entre l'humain et le divin le rendant, par la même occasion, un héros digne de la mythologie antique. Dans la même optique, le saint populaire concentre les barakat et les répartit au bénéfice de ses adeptes. De plus, il est capable de défier l'impossible et de transgresser toutes les frontières : les saints passent leur temps à voler dans les airs et à voyager dans les eaux. Ces saints naissent souvent de légendes locales, même si le soubassement historique de leur apparition reste difficilement saisissable. Par ailleurs, nombreux sont les saints qui n'atteignent la célébrité qu'après la mort ; cette célébrité est construite par l'imaginaire populaire qui débarrasse le saint de tout ce qu'il a d'humain pour le charger d'énergie et de puissance qui vont l'immortaliser. Au delà de la nécessité de se rassurer, l'imaginaire populaire puise sa raison d'être du fait logique délimitant la raison même de la vie et de la mort. En outre, les livres d'hagiographie sont remplis de saints qui défient l'inimaginable.
De plus, les saints populaires traversent les rivières à pied et interviennent pour apaiser les vents et les tempêtes qui menacent les pêcheurs et les voyageurs. Les barakat sont difficiles à décompter. Pour conclure ce paragraphe, disons que la mer représente pour al amma une puissance, un obstacle et que l'énergie de cet espace ne pourra être apprivoisée ou utilisée que par l'intervention d'une force divine. Les saints populaires incarnent cette volonté divine et par leurs barakat, ils peuvent dominer et utiliser toutes ces énergies . l'imaginaire populaire arrive ainsi à s'approprier ces forces indomptables. Le populaire chante également à cette occasion les litaries de Chadili (hizb Al Bahr) dans ce hizb, il implore Dieu de lui assurer la protection et l'immunité dans la mer en forçant celle-ci à être calme et à son service comme ce fût le cas pour Moise.
2.La mer source de fécondité :
L'eau salée des mers fait des miracles dans l'imaginaire populaire. La tradition veut que les mariés écaillent dans le troisième jour de leur mariage un poisson car cela apporte le bonheur. Cette pratique, qui était côtière au départ, allait se répandre dans le reste du Maroc; et selon certaines croyances, celui qui voit un poisson dans ses rêves est prédestiné à avoir beaucoup d'argent. Dans la même optique, l'eau de mer purifie, guérit les maladies de la peau, soigne la stérilité et conjure le Tqâf. Pour illustrer ce qui précède, nous allons nous servir d'une enquête faite auprès de femmes qui l'on essayée et pour ce faire, nous nous aiderons d'une sainte réputé pour la guérison de la stérilité et de tqâf : Lalla Aïcha Al Bahria que nous connaissons peu de choses sur sa vie et sur son itinéraire qui restent très vagues. La légende veut qu'elle soit de Bagdad et qu'elle soit venue jusqu'au Maroc pour connaître le patron d'Azemmour, Moulay Bouchaïb, qu'elle avait connu par télépathie. Arrivée à l'embouchure de l'Oued Oum Rbî, elle meurt et devient une sainte réputée pour guérir les femmes stériles. Celles-ci se rendent à sa tombe tous les jours et durant toute l'année. Quand la femme stérile arrive, elle se déshabille et se couvre de henné mélangé avec de l'eau de mer. Puis elle se lave, aidée de la moqadama, par l'eau de sept vagues successives. Quand elle termine, elle doit laisser sur place quelques éléments de ses habits et tout ce qu'elle a utilisé pour se laver comme le peigne, etc. Ensuite, vient l'étape où la moqadama lui donne une ceinture verte qu'elle doit constamment porter. Avant de s'en aller, elle laisse des présents à la sainte. Si la femme tombe enceinte, elle revient avec des présents plus importants et rend la ceinture ; dans le cas contraire, elle peut revenir et recommencer l'opération si elle le désire.