LA MEDITERRANEE VUE PAR LES MAROCAINS - Partie 1 - Abdelmajid KADDOURI


I-LA MEDITERRANEE DANS LA VISION DES OULEMAS

 

Nous avons relevé dans l'introduction que l'imaginaire marocain est multiple. A l'intérieur d'une même catégorie sociale il doit être conjugué au pluriel. Peut-on parler des oulémas comme une souche sociale soudée et compacte? Le comportement des Faquihs à cet égard est-il semblable ou différent de celui des Alims, des Kuttabs et des Soufis? Les attitudes des oulémas face à la Méditerranée sont-elles figées, immuables ou au contraire changent-elles suivant le contexte?.

 

Ce sont les grandes découvertes qui allaient inaugurer les temps modernes de l'Europe et renforcer sa position dans les océans et les mers; ces espaces deviendront, par la suite, une source de menace et d'inquiétude pour les musulmans puisque la balance des forces pencha en faveur des chrétiens. Dans le même ordre d'idées, Ibn Abi Mahalli dit-au début du XVIIème siècle - que "Malte était devenu le serpent qui guette et gobe les pèlerins musulmans". D'un autre côté, les corsaires et les pirates chrétiens sillonnaient la Méditerranée entravant ainsi toute initiative musulmane et pesant lourdement, par la même occasion, sur le devenir maritime marocain. La capture de Hassan Al Wazzan en 1518, allait symboliser cette suprématie maritime européenne qui allait avoir des retombées lourdes de conséquences sur le Maroc. En effet, l'itinéraire singulier de cet éminent savant résume à lui seul la nouvelle situation caractérisée par le basculement des rapports de force en faveur de l'Europe; capturé par les corsaires chrétiens, Hassan Al Wazzan sera livré au Pape Léo X qui le baptisera et le rapprochera de lui pour mieux l'utiliser. Vivant dans ce nouvel environnement, notre savant devait assumer une double identité il était né Hassan Al Wazzan mais sur proposition du Pape il devint Léo l'Africain; musulman il était, chrétien il devint; grenadin d'origine et fassi de formation, il devint italien de situation. Par sa personne, Al Wazzan incarne toutes les interférences méditerranéennes de son époque.

Imbibé de l'atmosphère de la Renaissance et encouragé par le Pape, il rédigea son livre descriptif de l'Afrique qui demeure une référence en la matière.

L'itinéraire de cet illustre savant est le reflet du destin qu'a connu le monde musulman : né et ayant grandi dans qu'a connu le monde musulman : né et ayant grandi dans la gloire et la splendeur, il avait ébloui les sens et subjugué les âmes par l'étendue de sa splendeur et la richesse de son patrimoine culturel avant de connaître une fin terne et sans reconnaissance. Paradoxalement, et à la même époque, l'Europe s'émancipait et sortait de son cocon à la conquête de nouveaux espaces. Ainsi, la mer devenait son fer de lance : domptant les océans, elle cherchait à connaître l'autre afin de le maîtriser et le dominer dans le , but d'asseoir et d'étendre ses zones d'influence. Cette prospection au niveau mondial allait lui conférer le contrôle du commerce international, et par là même la suprématie au niveau mondial, grâce à la maîtrise des voies maritimes.

Du XVIème au XXème siècles, cette domination devenait une réalité bien ressentie et exprimée directement ou indirectement par les envoyés marocains en Europe.

Les oulémas virent dans la perte d'Al Andalous les signes avant coureurs d'une occupation totale. Pour sa part, la captivité constitue un autre indice. En effet, elle est utilisée comme institution économique et politique de part et d'autre de la Méditerranée; AI Maqri au XVIème, XVIIème compare la Méditerranée à une sorte de guet-apens dans lequel les voyageurs sont toujours sous la menace d'une attaque surprise. Pour désigner Malte les savants parlent de l'île maudite qui symbolise l'ennemi éternel : le chrétien. Al Maqri se demande "comment ne pas craindre la Méditerranée alors qu'elle abrite l'ennemi Infidèle" (M.Al Maqri, Nafh Al Tib, Beyrout, 1949, Tl, p.45/46) La mer incarne la mort et l'enfer selon les dires des savants.

Ibn Othman Al Maknassi, un ambassadeur averti, réserve dans sa rihla trente pages à 1 île de Malte (Ibn Othman, Al Badru Saf ir Ila Fikaki Al Asara Min Yadi Al Aduwi Al Karifi, BG H52 de 63 à 95). Cet ambassadeur cherche ainsi à comprendre dans ses écrits pourquoi Malte s'acharne-t-elle à attaquer avec haine les musulmans? Comment se fait-il que cette île qui était pendant quatre siècles sous domination musulmane devienne l'ennemi farouche et l'obstacle insurmontable pour les pèlerins? Rares sont ceux qui traversent la Méditerranée sans être inquiétés par les maltais ... L'île puise sa force de sa situation stratégique et de sa position géographique : elle dispose d'une fortification naturelle difficile d'accès. De plus, l'originalité de l'île vient de son histoire . son peuplement s'est fait à la suite d'arrivées massives et successives d'ethnies et de peuples variés venant d'horizons différents ce qui se répercute sur ses dirigeants qui s'avèrent être des bandes de gens venant de partout; à ce titre, l'auteur nomme les autochtones d'enfants naturels "Malaqita" (Ibn Othman, Al Badru, op.cit., P.68).

La haine maltaise bloque les échanges entre l'Orient musulman et le Maghreb, entre la rive Nord et la rive Sud de la Méditerranée. En raison de ces pratiques, l'espace maritime devient un espace conflictuel. Le point de vue d'Ibn Othman au sujet de la Méditerranée et de Malte est partagé par tous les oulémas qui ont voyagé par mer pour aller,en Orient. Certes, ces savants ont amplifié ces menaces et ces inquiétudes qui sont dus à un contexte de déphasage entre le monde européen et le monde arabe : ces écrits ont associé la Méditerranée aux menaces et aux dangers. Leur peur exprime consciemment ou inconsciemment l'amertume que vit l'élite savante.

Abu Kacem Az Zayani, voyageur et grand savant de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle, effectua la plupart de ses voyages au service de trois sultans : Mohammed Ben Abdellah (1757-1790), Moulay Al Zayid (1790-1792) et Moulay Sliman (1792-1822). Ce voyageur ainsi qu'Ibn Othman Al Maknassi furent les agents incontournables de la diplomatie, marocaine de cette époque. En effet, si ce dernier avait la responsabilité de gérer et de promouvoir les relations du Maroc avec l'Europe, le premier était chargé de ce qui relève des rapports des sultans marocains avec le monde arabo-islamique. Dans ce cadre, Abu Al Kacem Az Zayani fût chargé de missions diplomatiques de par le monde ce qui lui donna l'occasion de circuler à travers la Méditerranée et d'entrer en contact avec les différents décideurs des sociétés qu'il a pu visiter ses hommes politiques, savants, etc. Ces déplacements et ses rencontres lui ont permis d'avoir les données essentielles pour élaborer son oeuvre référence qui ne peut être considérée comme un récit de voyage ordinaire mais comme un écrit original Turjumana Al Kobra. Imbibée de l'atmosphère de son époque, cette oeuvre a été élaborée par l'esprit encyclopédique de son auteur qui a réussi, grâce à l'expérience acquise lors de ses voyages, à tirer les données et les observations nécessaires pour comprendre les institutions internes (famille, tribu, makhzen) et saisir l'atmosphère générale qui régnait dans la Méditerranée et le monde islamique, il s'agit de savoir comment ce savant se représentait-il ces espaces maritimes?

D'abord, la lecture de l'oeuvre'd'Az Zayani - et particulièrement Turjumana Al Kobra-permet de dégager deux visions relatives à la mer; la première est mythique et légendaire et la deuxième est d'ordre scientifique. Pour illustrer la première perception, nous allons nous baser sur la création du détroit de Gibraltar. En effet, pour ce savant l'arrivée des berbères au Maroc fût à l'origine de la création de ce détroit; à cette époque l'Espagne et le Maroc formaient un seul bloc naturel, mais se plaignant à Alexandre Le Grec des agressions répétées des berbères sur leur territoire, les andalous auraient convaincu ce dernier d'ordonner la création du détroit.

Pour stopper ces incursions, disait Az Zayani Alexandre décida de creuser le détroit pour séparer les deux mondes - "Quand Alexandre conquit l'Andalousie ... Les habitants de cette contrée se plaignirent à leur nouveau maître des agressions berbères. Celui-ci ordonna aux ingénieurs et aux professionnels de creuser le détroit ... C'est ainsi que se remplit la Méditerranée... Et les andalous retrouvèrent la paix" (Az Zayani, Turjumana, op.cit. p.91/92; voir aussi 71 et 77).

A côté de cette vision mythique, qui s'inscrit dans le prolongement de l'image véhiculée par les géographes-y compris les géographes grecs -et à ce titre l'auteur n'hésite d'ailleurs pas à citer sa source : "Ptolemée rapportait dans son livre de géographie" (Az Zayani, Turjumana, op.cit., p.309), cet auteur a essayé de tisser une approche plus pragmatique, concrète et par conséquent plus scientifique. En effet, il s'est servi de son expérience et de ses nombreux contacts, lors de ses voyages en tant qu'envoyé officiel des sultans qu'il a pu servir, pour approcher des hommes politiques, des savants et des professionnels de la mer ce qui lui a permis d'élaborer cet ouvrage.

Afin d'illustrer cette vision, nous allons nous servir de quelques exemples vécus par l'auteur. Ainsi, après avoir accompli sa mission à Istambul il décida de rentrer à Tanger sur un bateau chrétien après avoir signé un contrat de location avec le propriétaire; mais ce dernier entre en combine avec un turc pour se diriger à Marseille au lieu d'aller à Tanger; Az Zayani rapporte cet incident en ces termes: "Quand nous quittâmes Istambul pour Tanger, un voyageur turc arriva à convaincre le capitaine du navire à changer de cap et a se diriger à Marseille au lieu d'aller à Tanger comme convenu initialement. Quand j'ai appris la nouvelle, j'ai averti le capitaine et je lui ai rappelé qu'il était tenu de respecter son engagement et d'honorer le contrat. Pour le surveiller, je me suis servie d'une carte. Au carrefour des voies maritimes et quand j'ai compris que le capitaine se jouait de nous, je me suis mis sur le pont avec mes hommes armés et je liai menacé de mort s'il osait modifier le trajet" (Az Zayani, Turjumana, op.cit. p.129/130). Il apparaît clairement que ce savant maniait les cartes maritimes avec dextérité et rigueur scientifique ceci dénote de l'approche à la fois concrète et pragmatique que développait ce voyageur aguerri qui maîtrisait - aussi aisément d'un capitaine de bord- l'art de se repérer au milieu des mers. Il est à remarquer que chez le même savant on peut déceler différentes visions de la mer qui changent en fonction du contexte comme cela va être prouvé par et dans les écrits d'un autre voyageur de la fin du XIXème siècle.

Ibrahim Tadili constitue un cas à part. Il était connu pour l'ouverture de son esprit. Il a écrit sur des sujets variés comme le Fiqh, l'histoire, la musique et il a été le premier à avoir consacrer un livre, qui demeure manuscrit, aux sciences de la mer. Tadili a vécu à une époque (mort en 1894) où la domination du monde par l'Europe devenait effective. Notre auteur a été le témoin de grands événements tels que le congrès de Madrid ou les tentatives de réformes lancées par le sultan Moulay Hassan (mort en 1894) à la suite de la montée en puissance de l'Europe. Ce contexte ainsi que son esprit ouvert ont permis à ce savant d'avoir une vision pragmatique de la mer et ceci se fait ressentir dans son livre qui met l'accent sur la nécessité, pour les marocains, de s'intéresser aux espaces maritimes.

"La science se définit par l'existence' de principes de base, d'objectif s, d'un sujet et d'un nom. Or, la science dans ce cas, comme le dit Tadili, est la science de la mer et des vents. Par ailleurs son objectif est de connaître les navires et d'en analyser le comportement dans les eaux. Il s'est donc assigner comme objet les bateaux. Leur fondateur est Noé". De plus, il ajoute : la science n'est qu'un outil mis au service de l'homme, cela ne veut pas dire qu'elle le met à l'abri des catastrophes naturelles car si le destin frappe, rien ne peut l'arrêter "(Tadili, Zinatu Nahri Fi Umuri Al Bahri, BG D1327, p.200) . Selon cet auteur, le bateau à voiles est plus ancien que le bateau à vapeur et il rapporte également que les grecs étaient les premiers à avoir penser à ce dernier mais qu'ils n'étaient jamais parvenus à concrétiser leur projet.

Beaucoup d'autres civilisations ont essayé d'inventer ce type de bateaux, notamment les italiens et les ibériques, mais ce sont les anglais, rapporte Tadili, qui y sont parvenus en premier.

En outre, l'auteur a également parlé des outils indispensables à la navigation tels que la boussole et les cartes avant de répertorier les différents types de bateaux qui existaient : tout d'abord les bateaux qui utilisent l'énergie humaine des rameurs, ensuite ceux qui se déplacent grâce aux vents puis ceux qui utilisent le charbon, ou comme disait Tadili la terre et le feu, et enfin les bateaux qui combinent toutes ces énergies. Ainsi, les anglais monopolisent toutes les industries navales et dominent les océans et les mers : " j'ai dû prendre à plusieurs reprises dans mes voyages des bateaux français, autrichiens, et ottomans mais jamais vu des bateaux à voiles ou à vapeur qui pouvaient être comparés à ceux des anglais. Ces derniers sont même arrivés à inventer des navires qui peuvent voyager dans le fond des mers sans être vus, capables de surgir à tout moment et de continuer leur trajet sur la surface des mers" (Tadili, Zinatu, op cit., p.201). De plus, les marins sont capables de déterminer avec précision leur situation.

Cet auteur était fasciné par ,,ordre et la discipline qui régnaient au sein du bateau; cet ainsi qu'il décrit la vie quotidienne dans cet espace restreint. En effet, les activités étaient organisées de manière minutieuse depuis l'embarquement jusqu'au débarquement des passagers qui sont placés suivant deux catégories de billets : ceux qui assurent le transport du client et des bagages autorisés (tout excédent étant soumis à un paiement supplémentaire) et ceux qui garantissent le repas et l'hébergement. Ces activités étaient charperonnées par le capitaine de bord qui en assurait la coordination et qui répondait aux questions et réclamations des passagers.

A travers ce qui précède, nous avons relevé que la vision de Tadili à l'égard de la mer découlait essentiellement de l'ouverture de son esprit, de son expérience, de son contexte et de son amertume de voir et de vivre le recul des activités maritimes au Maroc moribond.