Notes
(1) Étienne Copeaux, De l'Adriatique à la Mer de Chine, les représentations turques du monde turc à travers les manuels scolaires d'histoire, 1931-1933, Thèse de doctorat en géographie historique, Université de Paris VIII, 1994, pp. 393-396. Voir aussi, du même auteur, "Manuels scolaires et géographie historique : le cas turc. Étude d'un corpus de cartes historiques scolaires", Hérodote, 1994, 74-75, pp. 196-224 et cartes en appendice.
(2) Rechid Saffet Atabinen, Les Turcs occidentaux et la Méditerranée, Istanbul, Touring et Automobile,Club de Turquie, 1956.
(3) Rechid Saffet Atabinen, "Contributions turques à la sécurité et à la civilisation méditerranéennes", Conférence faite à Paris le 21 juin 1950 à l'amphithéâtre de l'École Supérieure des Beaux-Arts, LesTurcs occidentaux et la Méditerranée, Istanbul, Touring et Automobile Club de Turquie, 1956, p. 56.
(6) "Les civilisations fiançasse, italienne et turque ont marché de pair dans le Proche-Orient, avec des apports réciproques, pour l'enrichissement moral et intellectuel de tous ses habitants" (Ibid., p. 66).
(7) "Sur le pourtour de la Méditerranée, certains peuples mineurs de traditions anarchiques que les intrigues occidentales prétendaient vouloir délivrer du joug turc- ne paraissent guère par la suite avoir témoigné la moindre reconnaissance envers ceux dont la politique à courte vue les avait continuellement dressés contre la discipline de la Pax Ottomana qui, durant au moins quatre siècles, leur avait permis d'exister, de se multiplier, de s'enrichir et de conserver leur culture sous la sauvegarde des armes turques" (Ibid., pp. 66-67).
(8) Le thème de l'inconscience et des erreurs d'appréciation des puissances occidentales au dix-neuvième siècle et de la "trahison" qui s'ensuivit à l'égard des Turcs est un thème récurrent des conférences d'Atabinen. Certains auteurs turcophiles servent ainsi à exprimer le mea culpa européen tant attendu : "Je ne veux pas clore ces citations déjà longues des paroles prophétiques de Lamartine sans rappeler celles qu'il transcrit de Napoléon I' regrettant, un soir de Janvier 18 1 3 aux Tuileries, en présence du Maréchal Davoust, du comte de Lobau et du comte de Rambuteau, -qui les rapporte,-"de n'avoir pas connu plus tôt l'importance du contrepoids turc à Constantinople pour la liberté de la Méditerranée." Il semble que ces pages aient été écrites aujourd'hui" (Atabinen, "Lamartine", Conférence faite le 23 décembre 1940 en commémoration du 150' anniversaire de la naissance de Lamartine à l'université d'Istanbul, Les Turcs occidentaux et la Méditerranée, p. 42) ; "Il (Pierre Loti) adjure l'Europe de ne pas se laisser égarer par les campagnes tendancieuses des vieilles diplomaties qui avaient l'habitude de troubler les eaux pour y pêcher à leur aise, de ne pas faciliter leur jeu, de juger clairement et objectivement la situation en Orient, de ménager l'avenir en respectant la justice. "Les Alliés qu'il faut à la France, écrit-il, sont les Turcs. C'est par eux que nous tenons les clefs de la Méditerranée et de sa civilisation" (Atabinen, "Pierre Loti. Héroïque ami des Turcs", Conférence faite à Paris le 30 juin 1950 au Palais de l'Institut de France, Les Turcs occidentaux et la Méditerranée, p. 84).
(9) Atabinen, "Turcs et Italiens en Méditerranée", Conférence faite à l'université de Venise (Ca' Foscari) le 7 mai 1952, Les Turcs occidentaux et la Méditerranée, p. 114.
(10) Atabinen, "Contributions turques à la sécurité et à la civilisation méditerranéennes", p. 67.
(11) La Grèce fait souvent les frais des attaques d'Atabinen : "L'erreur incorrigible des Occidentaux qui, en un siècle, a engendré cinq conflagrations orientales et deux guerres mondiales, sera d'avoir cédé à l'avidité sans limite, ni scrupule des Grecs et des Slaves (Atabinen, "Turcs et Italiens en Méditerranée", p. 114). Cet "enfant gâté" de l'Europe est perçu comme l'un des principaux responsables de l'oubli, voire même de l'injustice dont les Turcs furent souvent victimes : "Constans, alors ambassadeur de France à Istanbul, qui n'était pas politiquement philhellène, partageait l'opinion de Loti en ce qui concerne "ces bougres qui, depuis 3000 ans, exploitent effrontément la crédulité du monde"" (Atabinen, "Pierre Loti...... p. 89
(12) Rappelons ici la référence aux "peuples mineurs de traditions anarchiques" (n. 7 supra). De même, ce passage révélateur sur la relation entre la culture turque-ottomane et les formations "marginales" de la périphérie impériale au sein d'une "civilisation méditerranéenne" : "Cependant, même complètement détachées de l'Empire ottoman, toutes nos anciennes provinces qui, de 1800 à 1922, avaient recouvré leur pleine autonomie par des interventions étrangères, conservent encore, plus ou moins, l'empreinte de la civilisation turque, malgré les efforts systématiques que les nationalismes et le communisme mettent à les effacer. Je ne saurais préciser ce qu'il en est aujourd'hui. Mais avant la dernière guerre mondiale, la moitié au moins des termes relatifs à l'habitation dans les Balkans étaient turcs, au point de se demander si ces gens n'avaient pas de demeures fixes avant notre domination. Les folklores russe, magyar, roumain, bulgare, yougoslave, grec, syrien, arabe, irakien, égyptien, tripolitain, tunisien et algérien, la musique, les danses, la cuisine l'habillement, l'architecture de ces pays se rattachent, à peu de différence près, aux traditions et coutumes des Turcs-Ottomans qui les tiennent eux-mêmes de leurs ancêtres eurasiens" (Atabinen, "Contributions turques...... p. 65).
(13) Il s'agit d'une vingtaine de cartes dressées par des élèves de la classe de 5' du Lycée Saint-Joseph à Istanbul, pendant l'année scolaire 1997/98. Les élèves en question étaient âgés d'environ 13-15 ans. Le projet résulte de l'initiative de M. Olivier Gaté, que je remercie ici d'avoir bien voulu m'autoriser à utiliser ces cartes. Je remercie par ailleurs M. Étienne Copeaux d'avoir attiré mon attention sur ces cartes et M. Ali Aksen de m'avoir aidé à établir un contact avec M. Gaté qui avait quitté la Turquie.
(14) Seinseddin Sami [Fraschery], Kamus-ül A'lâm. Dictionnaire universel d'histoire et de géographie, Istanbul, Mihran, 1306/1889, v. 1, p. 262.
(15) Il faut en particulier citer Adile Ayda, diplomate de carrière et dilettante en histoire, dont les travaux débutant par son Les Étrusques étaient-ils des Turcs ? (Ankara, 1971) furent (auto)-couronnés par la publication, quatorze années plus tard, de Les Étrusques étaient des Turcs. Preuves(Ankara, 1985). L'auteur est la première à préciser que sa quête de l'origine turque des Étrusques fut provoquée par la curiosité historique du père fondateur de la République : " La théorie, en tant que théorie, d'après laquelle les Étrusques étaient d'origine turque, n'est pas neuve et ne m'appartient pas. C'était celle à laquelle croyait le fondateur de notre République, Atatürk, dont chacun sait qu'il avait du goût pour l'histoire et les recherches historiques" (Ayda, Preuves..., p. 3).
(16) Atabinen, "Contributions turques...... p. 50.
(18) Atabinen, "Turcs et Italiens...... p. 97.
(19) 1890-1973. Fils de Sakir Pacha qu'il assassina en 1914.
(20) Nom antique de la petite localité de Bodram.
(21) Marin et corsaire ottoman connu en Occident sous le nom de Dragut.
(22) Nom d'origine vénitienne (levante) donné aux marins ottomans.
(23) Petit tambour fait d'une peau recouvrant une caisse en terre cuite.
(24) Cevat Sakir Kabaagaç alias Halikamas Balikçisi (le pêcheur d'Halicarnasse), "Halikamas" (Halicarnasse), Merhaba Akdeniz (Bonjour, Méditerranée), [19471, 2eme édition, Istanbul, Yeditepe, 1962, pp. 109-110).
(25) Azra Erhat, Mavi Yolculuk (La croisière bleue), Istanbul, Çan, 1962, pp. 40-4 1.
(26) Discours du premier ministre Ismet Pacha lors de l'inauguration, à Izmir, du monument dédié à l'ordre de Mustafa Kemal d'atteindre la Méditerranée, prononcé le 27 juillet 1932, cité par Murat Birsel, "Izlenimler", Yeni Yüzyil, 9 septembre 1998, p. 7.
(27) Kabaagaçli, "Tarih ve Hellenizm" (L'histoire et l'hellénisme), Anadolu'nun Sesi (La voix de l'Anatolie), [ 1 971], 3" édition préparée par $adan Gôkovali, Ankara, Bilgi, 1984, pp. 17-18.
(28) ismet Zeki Eyuboglu, "Topragm Dili" (Le langage de la terre), Tanri Yaratan Toprak Anadolu (L'Anatolie, terre créatrice de divinités), Istanbul, Sinan, 1973, p. 22.
(29) Kabaagaçli, "Adadan Adaya" (D'une île à l'autre), Hey Koca Yurt (Ah ! Ma vieille terre), f 1 9721, 4ème édition préparée par Sadan Gôkovali, Ankara, Bilgi, 1989, pp. 34-35
(30) Le terme est utilisé par Etienne Copeaux dans De lAdriatique à la Mer de Chine, p. 653.
(31) Kabaagaçli, "Onsôz" (Préface), Anadolu Efsaneleri (Légendes d'Anatolie), Istanbul, Yeditepe, 1954, pp. 12-13.
(32) Sabahattin Eyüboglu, "Bizim Anadolu" (Notre Anatolie), Mavi ve Kara. Denemeler (Le bleu et le noir. Essais), [19561, Istanbul, Ataç, 1961, pp. 9-10.
(33) Mouvement d'occidentalisation entamé par Mahmud II et son successeur Abdülmecid et symbolisé par le décret des Tanzimat de 1839.
(34) Littéralement "le Trésor des Sciences", nom donné à un mouvement littéraire modemiste et occidentaliste dont le poète Tevfik Fikret fut un des précurseurs.
(36) Nom donné à la redingote portée en particulier par les bureaucrates ottomans à partir des Tanzimai.
(37) Kabaagaçli, "Onsôz" (Préface), Anadolu Efsaneleri (Légendes d'Anatolie), pp. 12-13.
(38) Les exemples abondent chez Kabaagaçli. Un détail amusant et révélateur de cet antihellénisme est le fait que l'auteur n'utilise presque jamais le terme de Yunanistan (Grèce en turc) et le remplace généralement par un Hellenistan de son invention. La raison en est simple : étymologiquement, Yunanistan signifie Ionie (lire Anatolie) et ne peut donc être légitimement utilisé pour décrire la Grèce hellénique qui n'en était qu'un pâle reflet...
(39) Sabahattin Eyüboglu, "Bizim Anadolu", Mavi ve Kara. Denemeler, pp. 9- 10.
(40) Erhat, Mavi Yolculuk, pp. 73-74.
(41) Pour une analyse poussée de l'anatolisme, voir Copeaux, De l'Adriatique à la Mer de Chine, pp. 653-659. Il est fascinant de voir comment l'anatolisme "de gauche" de Kabaagaçli et ses disciples a été repris (ou plutôt plagié) par l'opportunisme politique de Turgut Ozal dans "son" ouvrage, La Turquie en Europe (Paris, 1988), ainsi que le démontre l'excellente analyse de Copeaux, op. cit., pp. 659-666.
(42) Ainsi, la conclusion de l'ouvrage d'ismet Zeki Eyuboglu, à mi-chemin entre le manifeste et la profession de foi, résumera l'essence de ce courant de pensée. Essence qui ne comporte plus rien de méditerranéen, tout en conservant l'épithète "bleu" : "L'idée que l'Anatolie est l'espace créatif des hommes qui y ont vécu depuis les époques les plus reculées jusqu'à nos jours, que le produit de leur réflexion et leurs créations artistiques remontent à la nuit des temps et ne viennent pas de l'extérieur, n'ont pas été amenées de l'extérieur, est une idée nouvelle. Nous l'appelons aujourd'hui Pensée Bleue ou Anatolie Bleue. L'Anatolie Bleue, la Pensée Bleue est un courant de pensée qui perçoit l'histoire de l'Anatolie dans sa totalité, qui croit en l'existence d'un lien culturel insécable reliant le présent et le passé le plus reculé de l'Anatolie et qui défend l'authenticité de ce lien. Les inventeurs, les défenseurs de cette idée sont des âmes soeurs telles le Pêcheur &Halicarnasse, Sabahattin Eyüboglu, Azra Erhat, Vedat Günyol. Le dernier à les avoir rejoints est l'auteur de ces lignes. Toute la lumière provient des quatre premiers intellectuels ; le cinquième n'en est qu'un fidèle transmetteur. La vision dévoyée des occidentaux qui, jusqu'à il y a quarante ans, faisait de l'Anatolie un enfant adoptif de la pensée de la Grèce antique a désormais changé d'une manière radicale. Il est aujourd'hui clair comme le jour que l'Anatolie est le berceau de la civilisation occidentale et que l'Occident est enfant de l'Anatolie" (ismet Zeki Eyuboglu, "Sonuç" (Conclusion), Tanri Yaratan ToprakAnadolu, pp. 385-386).
(43) Le terme "éclairé" (aydin) est un des mots-clés de la société turque qui l'utilise pour traduire le terme "intellectuel" mais en y ajoutant une connotation progressiste et civilisatrice extrêmement pesante. On reconnaît dans ce terme un transfert direct de la philosophie des Lumières revisitée par l'intelligentsia jeune-turque puis kémaliste.
(44) C'est notamment le cas de Feride Çiçekoglu écrivain turc du programme- et de son Suyun Ote Yani (De l'autre côté de la mer), Istanbul, Can, 1991.
(45) Un exemple typique est la série Marenostrum, publiée vers la fin des années 1980 par les éditions Belge, et qui comptait un bon nombre d'ouvrages consacrés à la culture "cosmopolite" de l'Anatolie. Lors d'une récente interview (Cumhuriyet Dergi, n' 650, 6 septembre 1998, pp. 1, 4-6), l'instigateur de la série, Ragip Zarakolu, répondit en ces termes à la question "Pourquoi Marenostrum ?" : "Bien que nous vivions sur une très riche accumulation culturelle, dans une région qui a été à la source de la civilisation, au lieu de nous l'approprier, nous raisonnons encore en termes de "Nous sommes arrivés en 1071". Bien des intellectuels ont pourtant évoqué cette réalité : Sabahattin Eyüboglu, le Pêcheur d'Halicarnasse, Ekrem Akurgal... Cette culture est le fruit d'hommes d'origines très diverses et nous nous disputons sans raison, incapables de nous partager Karagôz, l'architecture ou la cuisine. Pourtant nous pourrions faire de notre pays un foyer de paix à partir de ces points communs". En d'autres termes, le titre de Marenostrum, détourné de son sens historique, n'est pris que dans son sens littéral pour servir de base à une réconciliation des éléments qui vécurent ensemble sur le territoire ottoman et de réhabiliter ce paradis perdu. Objectif louable s'il en est, fortement imprégné de la philosophie "bleue" du "Pêcheur", mais bien moins méditerranéen que le titre de la série ne le laisserait entendre.