La Turquie et la Méditerranée : une quête stérile ? - page 2/8 - Edhem Eldem

C'est d'ailleurs ce point de vue qui transparaît dans l'un des premiers ouvrages spécifiquement consacrés à la méditerranéité turque. Resit Saffet Atabinen, membre fondateur de la Société d'Histoire Turque, fondateur du Touring et Automobile Club de Turquie, président de l'Association Culturelle Franco-turque, en faisait le thème central d'une série de conférences qu'il regroupait, en 1956, dans un recueil au titre évocateur : Les Turcs occidentaux et la Méditerranée(2). L'une de ces conférences, en particulier, se référant aux "contributions turques à la sécurité et à la civilisation méditerranéennes", faite à Paris en 1950, prend rapidement des allures de véritable plaidoyer en faveur de la reconnaissance d'une présence "turque" en Méditerranée au travers des siècles, et plus particulièrement &une présence positive ayant contribué à la paix et à la stabilité de l'Europe face aux dangers d'au-delà de la Méditerranée

Au Sud, les Turcs-Mamelouks d'Égypte et de Syrie - où ils ont fondé la plus haute civilisation musulmane de l'époques constituent encore la seule barrière défendant les rives de la Méditerranée. Cette digue, une fois rompue, rien n'aurait pu arrêter le déferlement des flots mongols qui, comme dans le reste de l'Europe, auraient submergé et anéanti tout vestige des anciennes civilisations. Les Turcs, déjà installés dans le bassin oriental de la Méditerranée, se posaient, pour la première fois, systématiquement, comme les gardiens de cette mer et les défenseurs de ses riverains. Compris ou incompris, appréciés ou non, ils continueront pendant huit siècles à jouer ce rôle difficile, glorieux et souvent ingrat (3).

Développant cette idée d'une barrière protective turque, Atabinen tente par la suite de s'attacher les sympathies de son audience en évoquant le rôle joué conjointement par la France et l'Empire ottoman à partir du seizième siècle pour la défense de la Méditerranée :

C'est de l'établissement des Turcs-Ottomans au Bosphore que date le relèvement, la libération des peuples de l'Europe occidentale, assujettis jusque-là aux prépondérances byzantine, espagnole, autrichienne, puis anglaise. À partir du XVe siècle, la maîtrise de la Méditerranée cesse d'appartenir tantôt à Gênes ou à Venise, et passe aux Français et aux Turcs qui donnent le coup de barre décisif (4).

Les relations de la France et de la Turquie atteignent leur apogée d'efficacité au XVIe siècle. La Méditerranée devient un lac franco-turc. D'Oran à Alexandrie, à Istanbul, à Athènes et en Istrie, le pourtour de cette mer se couvre de monuments qui évoquent la puissance ottomane. On en trouve des spécimens ravissants jusqu'à Split en Dalmatie et dans l'île de Djerba, à l'Est de la Tunisie (5).

Il fallait donc reconnaître la contribution turque à l'identité et à la stabilité méditerranéennes, contribution qui, aux côtés de celles des Français et Italiens constituait la base culturelle de la région (6). C'étaient là les lettres de noblesse des Turcs en Méditerranée, qui permettaient de les différencier de "certains peuples mineurs de traditions anarchiques " (7) qui, pleins d'ingratitude pour ces bienfaits, avaient osé braver la Pax Ottomanica avec la complicité et la complaisance des grandes puissances qui n'avaient pas su apprécier à son juste titre l'importance et l'utilité de la présence turque dans la région (8). Le message devient rapidement, bien plus qu'une analyse historique, un message d'actualité, une demande d'admission de la Turquie au sein de la communauté occidentale :

Italiens, Turcs, Français et Espagnols, avons donc un égal intérêt à défendre cette merveilleuse civilisation méditerranéenne, à laquelle nous avons tous contribué et qui demeure à la base de la sécurité européenne et de l'équilibre mondial. (9)

[Je vous prie] de ne retenir de cet exposé succinct que les idées maîtresses, la valeur de la position des Turcs dans le monde, leur rôle historique dans la civilisation méditerranéenne et l'impérieuse nécessité de la collaboration franco-italo-turque pour le maintien de la paix et de l'équilibre dans le Proche-Orient.(10)

On comprend dès lors que la Méditerranée n'est pour l'auteur qu'un prétexte utile pour défendre la cause d'un rattachement de la Turquie au monde occidental. Par une habile et anachronique transposition à travers les âges, les hordes mongoles, la Russie tzariste viennent à symboliser la continuité d'une menace extérieure planant sur l'Europe et le monde civilisé dont l'Union soviétique représenterait le dernier maillon, alors qu'à l'opposé, les Turcs -Mamelouks, Seldjoukides, Ottomans, Turquie moderne- s'érigent en défenseurs de ce même monde libre. Comment ne pas rapprocher ce scénario de la conjoncture des années 1950 et, notamment, de l'inclusion, en 1954, de la Turquie dans l'OTAN ? Atabinen se fait donc le porte-parole d'un mouvement d'intégration politico-militaire de son pays avec l'Occident, dans la foulée de la doctrine Truman et du plan Marshall. Du coup, la Méditerranée s'en trouve réduite à un rôle tout à fait accessoire et identifiée à une entité en grande partie déformée par le besoin d'y associer une stabilité politique qui ne peut découler que d'une configuration hégémonique. C'est pourquoi le mythe méditerranéen d'Atabinen se doit d'exclure de la "civilisation" méditerranéenne les acteurs déstabilisateurs tels ce trouble-fête perpétuel qu'est la Grèce (11) ou d'autres acteurs mineurs -balkaniques, nord-africains- qui ne peuvent avoir de sens que dans leur assimilation à une culture supérieure, française, italienne ou, bien sûr, turque. (12)