La Turquie et la Méditerranée : une quête stérile ? - page 1/8 - Edhem Eldem

Autant commencer par un simple constat : baignée sur des milliers de kilomètres par la Méditerranée, la Turquie ne se sent guère méditerranéenne. Ou du moins, la Méditerranée est largement absente des visions et représentations que ce pays a de lui-même. Cette absence se note aussi bien au niveau du discours politique que des identifications culturelles, qu'elles soient collectives et inconscientes ou, au contraire, individuelles et inventées. Aucune référence à une identité méditerranéenne, aucune notion d'héritage méditerranéen, aucun passé, aucun présent, aucun futur méditerranéens ne viennent troubler les grandes lignes des perceptions identitaires turques et des représentations qui les accompagnent.

Et pourtant, ce ne sont pas les différences de perception qui manquent. Il y a probablement autant de constructions identitaires de la Turquie qu'il y a de Turcs; des constructions qui s'opposent, se complètent, se prolongent, un. peu comme sur une grille matricielle pratiquement sans fin : ainsi pourra-t-on croiser entre elles bon nombre de catégories -Turcité, Islam, Asie centrale, Moyen-Orient,laïcisme, Anatolie, Kémalisme, Hellénisme, Balkans, paganisme, mysticisme, tradition, modernisme...- avec une aisance et une licence que seules pourraient justifier les fins idéologiques des "inventeurs" d'identités nationales. Dans un pays en quête d'identité, ce ne sont pas les alternatives qui font défaut. Des alternatives qui prétendent combler l'énorme vide créé par la transition d'une période d'identités plurielles et pré-modernes à la tentative de créer une identité unique et moderne devant constituer à la fois le ferment et le ciment de la nation turque. Une tentative qui ne sut guère aller au-delà de l'invention d'un mythe ethnico-linguistique et qui était vouée à l'échec en l'absence de la création d'un concept de citoyenneté s'appuyant sur une formule politique consensuelle. Avec une maturation idéologique et politique qui ne parvenait guère à rattraper un développement socio-économique qui, quoique très irrégulier, allait quand même de l'avant, on ne peut s'étonner de l'avidité avec laquelle certains groupes se jetèrent sur des représentations différentes de la réalité nationale. Puisque là reposait l'essence de la légitimité qui donnait accès au pouvoir, et puisque le système refusait d'adopter le principe d'une représentation plurielle, il fallait donc conquérir, s'approprier cet espace de légitimation, et faire prévaloir sa représentation au-dessus de toutes les autres.

C'est probablement là qu'il faut chercher l'explication du fait que les représentations turques - de quelque bord qu'elles soient - sont plus souvent identitaires que fonctionnelles. Les représentations proposées ne sont guère des ouvertures vers un monde extérieur, plus ou moins étendu, des visions d'intégration, mais plutôt un moyen de repli sur soi-même qui imposera un certain modèle identitaire avec un but, souvent avoué, d'homogénéisation de la nation. Ainsi, le modèle "islamiste" est-il plus orienté vers une redéfinition de la turcité -cette fameuse "synthèse turco-islamique"- que vers une vision islamiste Ścuménique dans laquelle pourrait s'intégrer une Turquie islamique. De même, le discours de l'intégration européenne évolue-t-il le plus souvent autour de l'inépuisable problématique de l'occidentalisation de la société turque et de l'adoption des principes de modernité dont dépendraient le salut de la nation -en l'occurrence le plus souvent une reformulation de la doctrine kémaliste ; y chercher une vision d'intégration et une véritable réflexion sur l'Europe au-delà de ses retombées directes sur la Turquie serait peine perdue.

Faut-il, dès lors, s'étonner de l'absence de la Méditerranée parmi les diverses représentations turques ? Si l'on admet que ces représentations se doivent d'être essentiellement identitaires et puisent leur légitimité dans une combinaison d'opportunisme idéologique et d'invention historique, il est aisé de voir que la Méditerranée a extrêmement peu d'attraits pour la nation turque. En effet, histoire, géopolitique, culture semblent s'être données le mot pour infirmer et démentir toute référence ou appartenance méditerranéennes. Et si la Méditerranée réussit parfois à faire quelques brèves apparitions, c'est ainsi que nous le verrons, d'une manière tout à fait tangentielle, généralement pour servir une cause bien plus ambitieuse et, surtout, bien plus turque.

Historiquement parlant, la mémoire d'une méditerranéité turque - ou d'une turcité méditerranéenne - est fort lointaine. Les hauts faits des corsaires barbaresques et des marins ottomans du, seizième siècle - tous turcs, bien sûr, lorsqu'il s'agit de reconstruire une histoire nationale - le siège de Nice, la prise d'Otrante, l'hivernage des marins de Barberousse à Toulon, ou les protectorats nord-africains sont certes très présents dans l'hagiographie turque des héros et gloires passés. Mais ce qui manque constamment à cette image, c'est la Méditerranée elle-même qui, quoique parfois qualifiée de "lac turc", n'en reste pas moins absente, distante, toujours incomplète. Dans les manuels scolaires, l'aventure ottomane en Méditerranée fait surtout partie, du narratif, rarement des représentations cartographiques. Un cadrage méditerranéen qui apparaît -déjà bien rarement- dans le cas des empires romain et de Justinien ou des Croisades, n'est pratiquement jamais réservé à l'étendue des territoires ottomans. À tel point que le Maghreb, que l'on n'hésitera pas à formellement annexer à l'Empire, restera facilement hors-carte, par manque de place sur des représentations centrées le plus souvent sur l'Anatolie et les Balkans (1). On sent donc bien que la Méditerranée n'est pas un souci central de l'historiographie turque et que, surtout elle n'est pas en elle-même un élément valorisant dans la reconstruction du passé. Si l'on voit souvent des références à des "ancêtres forçant les portes de Vienne", un siège de Malte ou une conquête d'Alger sont loin de susciter les mêmes émotions. En fait, la raison en est relativement simple : ne sont véritablement valorisants pour les Turcs que les éléments qui les rapprochent de l'Occident, aussi bien les conflits que les ententes. Car, après tout, la Turquie, depuis plus de cent cinquante ans ne rêve que de l'Occident, ne jure que par l'Occident. La Méditerranée, elle, ne deviendra donc intéressante que dans la mesure où elle pourra être rattachée à une destinée occidentale. Même Pin' Reis, ce navigateur ottoman dont le portulan méditerranéen -le Kitâb-i Bahriyye- pourrait rivaliser avec bien des équivalents occidentaux, doit surtout sa renommée à une carte de l'Atlantique et des Amériques qui le rapproche ainsi du prestigieux Colomb. Le dédain des rives méridionales de la Méditerranée devient alors plus compréhensible. Question de prestige : la Méditerranée ne vaut le détour que lorsqu'elle est européenne. Au Sud et à l'Est, c'est une toute autre histoire qui, dans la construction historique turque, est tout sauf méditerranéenne.