|
EDITO
Rencontres, Averroès, Marseille
Les êtres humains communiquent d'un bout à l'autre du monde. Ils se réunissent pour échanger des informations, négocier des contrats, participer à l'immense et dérisoire comédie humaine de ce temps.
Ils se réunissent mais ne se rencontrent guère, car ils ne mettent pas en commun l'essentiel de leur angoisse, l'essentiel de leur questionnement. Ils se quittent ayant rempli leur besace, le cur et la tête demeurant bloqués. Car nous vivons le temps de l'autisme. Les êtres ne sont pas malades en eux-mêmes. Ils sont malades dans leurs relations impossibles avec les autres êtres. Il s'agit de créer des « Rencontres » libres, pour chercher en allant le plus loin possible ensemble vers l'essentiel. Pour sortir de là plus ouvert, plus anxieux peut-être, avec le désir de se retrouver, après avoir communiqué le sens d'un effort et le contenu de l'échange.
Averroes, alias Ibn Rushd -l'encyclopédiste comme il en existait déjà il y a bientôt mille ans. Né à Cordoue, mort à Marrakech, écrivant l'arabe, l'hébreu et le latin, philosophe, il a favorisé la réappropriation par l'Europe de la civilisation et de la philosophie gréco-arabe oubliées. Intellectuel s'il en fut, passeur d'idées et d'interrogations, médiateur agrégeant en lui le savoir de toutes les rives. Bientôt oublié, rejeté, renié comme tous ceux qui refusent l'enfermement. Andalou qui nous dit encore, de son lointain Moyen-Age, comment vivre ensemble des contraires en transcendant les contradictions, en atteignant à ce niveau où l'unité embrasse la diversité.
MARSEILLE a été l'un des points d'appui de l'aventure occidentale des Phéniciens, elle a été métropole romaine et bientôt comme la capitale de terres d'outre-mer. L'histoire telle qu'elle devait se dérouler en a fait une agglomération dolente, équipée pour affronter une mer qui ne lui apportait ni ne lui prenait aucune marchandise. Son port est devenu comme les traces archéologiques d'un château détruit. Et pourtant elle continue d'attirer, de fasciner. Elle est un creuset parfois brûlant. Elle est un chantier. Elle s'apprête à tisser vers le Sud les mailles d'un réseau en quête d'autres carrefours. Elle est un projet fondé sur une réalité exigeante et sur une volonté politique forte.
Mieux qu'aucune autre ville en Méditerranée, elle appelle la rencontre parce qu'elle est capable de la nourrir de sa propre substance renaissante.
Edgard PISANI
Président de l'Institut du Monde Arabe
Nous voici loin des peurs, des menaces, des violences sans merci et du désespoir qui sont ces temps-ci le lot de plus dun pays arabe. Nous voilà remontant le temps, refoulant le mascaret tragique, pour redécouvrir ces siècles bénis où lIslam faisait de léchange un précepte et de la tolérance une vertu. A travers la figure dAverroès, cest en effet cette période que nous souhaitons rappeler.
Cependant quon ne sy trompe pas. En revenant à lAndalousie, nous ne cherchons pas à nous réfugier dans la nostalgie dun paradis perdu, à nous soustraire à une réalité insupportable et insaisissable. Bien au contraire. Pour une radio comme France Culture, il ny a en effet pas dautre posture imaginable que celle de la résistance par la réflexion et le dialogue.
A notre manière, au cours de ces premières Rencontres dAverroès nous aspirons à entreprendre la reconstruction symbolique du pont de Mostar. Pas de culture en effet sans passage, échange, mélange, sans pont. LInstitut du Monde Arabe le sait bien qui a voulu que sa revue porte précisément le beau nom de "Quantara ". Réinventer des liens et des échanges autour de la Méditerranée là où se creusent des ruptures, tel est notre souhait. Rien moins que cela ...
Je me réjouis par ailleurs que ces Rencontres aient lieu quelques jours seulement après dautres organisées par France Culture en collaboration avec les radios publiques allemande et polonaise sur le thème de la tolérance en Europe. Car il ne sagit pas de combattre lintolérance chez les autres en ignorant celle qui, chez nous, ne cesse de pointer son museau.
Pendant deux jours, des spécialistes sadresseront à ceux qui ne le sont pas. Ils leur donneront les moyens de mieux comprendre ce que se doivent Orient et Occident, ils leur donneront des raisons despérer. Car si lInstitut du Monde Arabe, la Mairie de Marseille, Libération et France Culture allient leurs forces, ce nest pas pour faire un colloque de plus. Mais pour répondre à lurgence.
Jean -Marie BORZEIX
Directeur de France Culture
Marseille, ville et port, étape, carrefour, est devenue au fil du temps une métropole en Méditerranée. Bien-sûr elle lest depuis 26 siècles de par sa situation géographique mais elle lexprime davantage aujourdhui par lapport des diverses populations quelle accueille et la multiplication des évènements culturels qui sy déroulent.
Considérée par lEtat comme point fort de la politique méditerranéenne de la France en Europe, elle se prépare à devenir avec le soutien du pouvoir central une métropole euroméditerranéenne.
Mais avant de construire il fallait comprendre. Cest pourquoi, ici, chez nous, et de plus en plus, sera fait référence à lHistoire de la Méditerranée pour mieux la comprendre et enfin mieux entreprendre.
Dans le contexte actuel, ces rencontres autour dAverroès sont riches de symboles. Ce grand esprit fut en son temps le qantara (pont en arabe) entre les cultures (juive, arabe, chrétienne) de la mythique et pacifique Andalousie.
Ce nest quen faisant appel à lintelligence des peuples et en leur faisant prendre conscience de lenrichissement mutuel que représentent les échanges dans le respect de lautre que les intégrismes de tous bords pourront être refoulés.
La parole et la pensée sont les seules issues possibles pour entamer sans démagogie les prémices dun dialogue rompu et pourtant nécessaire.
En complément dun Festival ayant pour thème la Méditerranée, que jai crée lété dernier, ces Rencontres contribueront aux échanges utiles à une nouvelle approche plus ludique et festive des cultures méditerranéennes.
Accueillir ces rencontres à Marseille et réfléchir à la manière dont nous pourrons vivre nos diversités dans lan 2000 au sein de la cité qui sert dexemple à la société française à la fois en matière dimmigration et de lutte contre toutes les formes dexclusion me semble être une évidence.
Je remercie mon ami Edgard Pisani davoir compris le rôle et les préoccupations de notre cité et de mavoir proposé lorganisation commune de ces Rencontres qui, je lespère sincèrement, permettront de franchir un pas dans le devenir de la Méditerranée comme lieu de réconciliation des cultures parmi les plus riches de lHistoire de lHumanité et de développement dune nouvelle société européenne.
Robert P. VIGOUROUX
Maire de Marseille, Sénateur des Bouches du Rhône
Les penseurs qui ne sont pas forcément des philosophes sont comme les poètes (éternellement disparus) mais :
il y a toujours un dernier penseur, on l'appelle le dernier penseur, à peine est-il mort que déjà nait un autre penseur, qu'on appellera le dernier penseur.
Au XIIè siècle, à travers l'Europe du Sud - celle qui joint l'océan à la mer - et l'Afrique du Nord - celle qui soude deux continents - Averroès a déroulé les fils de sa pensée.
C'était le dernier penseur, celui du XIIè siècle.
Comment aborder une telle réflexion, comment aborder une pensée qui est non seulement complexe dans son approche mais qui se nourrit et s'exprime en trois langues :
l'arabe, l'hébreu et le latin.
Le rôle du dernier penseur est de toujours être éliminé ou assassiné par le penseur qui lui succède (lui qui deviendra le nouveau dernier penseur), et le rôle de cette ville, Marseille, et de ces Rencontres sera d'essayer de reconsidérer dans toute sa réflexion le dernier penseur du XIIè siècle, celui qui a été nommé l'ennemi des lois, le blasphémateur, l'imposteur, l'apôtre de la double vérité.
Comment renouer le fil de l'histoire parmi les excès ?
Comment reconsidérer qui nous sommes, c'est à dire, en effet, une humanité, une civilisation, une culture directement issues au moins de deux influences :
l'influence arabe et l'influence grecque ?
Christian POITEVIN,
Adjoint au Maire, délégué à la Culture.
|
|