Vendredi 11 et samedi 12 Novembre 1994 au Théâtre des Bernardines
Organisation :
à Marseille : Office de la Culture de Marseille ; à Paris : Institut du Monde Arabe ; France Culture, en partenariat avec France Culture et le Journal Libération
 


EDITO

Rencontres, Averroès, Marseille

Les êtres humains communiquent d'un bout à l'autre du monde. Ils se réunissent pour échanger des informations, négocier des contrats, participer à l'immense et dérisoire comédie humaine de ce temps.
Ils se réunissent mais ne se rencontrent guère, car ils ne mettent pas en commun l'essentiel de leur angoisse, l'essentiel de leur questionnement. Ils se quittent ayant rempli leur besace, le cœur et la tête demeurant bloqués. Car nous vivons le temps de l'autisme. Les êtres ne sont pas malades en eux-mêmes. Ils sont malades dans leurs relations impossibles avec les autres êtres. Il s'agit de créer des « Rencontres » libres, pour chercher en allant le plus loin possible ensemble vers l'essentiel. Pour sortir de là plus ouvert, plus anxieux peut-être, avec le désir de se retrouver, après avoir communiqué le sens d'un effort et le contenu de l'échange.
Averroes, alias Ibn Rushd -l'encyclopédiste comme il en existait déjà il y a bientôt mille ans. Né à Cordoue, mort à Marrakech, écrivant l'arabe, l'hébreu et le latin, philosophe, il a favorisé la réappropriation par l'Europe de la civilisation et de la philosophie gréco-arabe oubliées. Intellectuel s'il en fut, passeur d'idées et d'interrogations, médiateur agrégeant en lui le savoir de toutes les rives. Bientôt oublié, rejeté, renié comme tous ceux qui refusent l'enfermement. Andalou qui nous dit encore, de son lointain Moyen-Age, comment vivre ensemble des contraires en transcendant les contradictions, en atteignant à ce niveau où l'unité embrasse la diversité.
MARSEILLE a été l'un des points d'appui de l'aventure occidentale des Phéniciens, elle a été métropole romaine et bientôt comme la capitale de terres d'outre-mer. L'histoire telle qu'elle devait se dérouler en a fait une agglomération dolente, équipée pour affronter une mer qui ne lui apportait ni ne lui prenait aucune marchandise. Son port est devenu comme les traces archéologiques d'un château détruit. Et pourtant elle continue d'attirer, de fasciner. Elle est un creuset parfois brûlant. Elle est un chantier. Elle s'apprête à tisser vers le Sud les mailles d'un réseau en quête d'autres carrefours. Elle est un projet fondé sur une réalité exigeante et sur une volonté politique forte.
Mieux qu'aucune autre ville en Méditerranée, elle appelle la rencontre parce qu'elle est capable de la nourrir de sa propre substance renaissante.

Edgard PISANI
Président de l'Institut du Monde Arabe


 

Nous voici loin des peurs, des menaces, des violences sans merci et du désespoir qui sont ces temps-ci le lot de plus d’un pays arabe. Nous voilà remontant le temps, refoulant le mascaret tragique, pour redécouvrir ces siècles bénis où l’Islam faisait de l’échange un précepte et de la tolérance une vertu. A travers la figure d’Averroès, c’est en effet cette période que nous souhaitons rappeler.

Cependant qu’on ne s’y trompe pas. En revenant à l’Andalousie, nous ne cherchons pas à nous réfugier dans la nostalgie d’un paradis perdu, à nous soustraire à une réalité insupportable et insaisissable. Bien au contraire. Pour une radio comme France Culture, il n’y a en effet pas d’autre posture imaginable que celle de la résistance par la réflexion et le dialogue.

A notre manière, au cours de ces premières Rencontres d’Averroès nous aspirons à entreprendre la reconstruction symbolique du pont de Mostar. Pas de culture en effet sans passage, échange, mélange, sans pont. L’Institut du Monde Arabe le sait bien qui a voulu que sa revue porte précisément le beau nom de "Quantara ". Réinventer des liens et des échanges autour de la Méditerranée là où se creusent des ruptures, tel est notre souhait. Rien moins que cela ...

Je me réjouis par ailleurs que ces Rencontres aient lieu quelques jours seulement après d’autres organisées par France Culture en collaboration avec les radios publiques allemande et polonaise sur le thème de “la tolérance en Europe”. Car il ne s’agit pas de combattre l’intolérance chez les autres en ignorant celle qui, chez nous, ne cesse de pointer son museau.

Pendant deux jours, des spécialistes s’adresseront à ceux qui ne le sont pas. Ils leur donneront les moyens de mieux comprendre ce que se doivent Orient et Occident, ils leur donneront des raisons d’espérer. Car si l’Institut du Monde Arabe, la Mairie de Marseille, Libération et France Culture allient leurs forces, ce n’est pas pour faire un colloque de plus. Mais pour répondre à l’urgence.

Jean -Marie BORZEIX
Directeur de France Culture


 

Marseille, ville et port, étape, carrefour, est devenue au fil du temps une métropole en Méditerranée. Bien-sûr elle l’est depuis 26 siècles de par sa situation géographique mais elle l’exprime davantage aujourd’hui par l’apport des diverses populations qu’elle accueille et la multiplication des évènements culturels qui s’y déroulent.

Considérée par l’Etat comme point fort de la politique méditerranéenne de la France en Europe, elle se prépare à devenir avec le soutien du pouvoir central une métropole euroméditerranéenne.

Mais avant de construire il fallait comprendre. C’est pourquoi, ici, chez nous, et de plus en plus, sera fait référence à l’Histoire de la Méditerranée pour mieux la comprendre et enfin mieux entreprendre.

Dans le contexte actuel, ces rencontres autour d’Averroès sont riches de symboles. Ce grand esprit fut en son temps le qantara (”pont” en arabe) entre les cultures (juive, arabe, chrétienne) de la mythique et pacifique Andalousie.

Ce n’est qu’en faisant appel à l’intelligence des peuples et en leur faisant prendre conscience de l’enrichissement mutuel que représentent les échanges dans le respect de l’autre que les intégrismes de tous bords pourront être refoulés.

La “parole” et la “pensée” sont les seules issues possibles pour entamer sans démagogie les prémices d’un dialogue rompu et pourtant nécessaire.

En complément d’un Festival ayant pour thème la Méditerranée, que j’ai crée l’été dernier, ces Rencontres contribueront aux échanges utiles à une nouvelle approche plus ludique et festive des cultures méditerranéennes.

Accueillir ces rencontres à Marseille et réfléchir à la manière dont nous pourrons vivre nos diversités dans l’an 2000 au sein de la cité qui sert d’exemple à la société française à la fois en matière d’immigration et de lutte contre toutes les formes d’exclusion me semble être une évidence.

Je remercie mon ami Edgard Pisani d’avoir compris le rôle et les préoccupations de notre cité et de m’avoir proposé l’organisation commune de ces Rencontres qui, je l’espère sincèrement, permettront de franchir un pas dans le devenir de la Méditerranée comme lieu de réconciliation des cultures parmi les plus riches de l’Histoire de l’Humanité et de développement d’une nouvelle société européenne.

Robert P. VIGOUROUX
Maire de Marseille, Sénateur des Bouches du Rhône


 

Les penseurs qui ne sont pas forcément des philosophes sont comme les poètes (éternellement disparus) mais :
il y a toujours un dernier penseur, on l'appelle le dernier penseur, à peine est-il mort que déjà nait un autre penseur, qu'on appellera le dernier penseur.
Au XIIè siècle, à travers l'Europe du Sud - celle qui joint l'océan à la mer - et l'Afrique du Nord - celle qui soude deux continents - Averroès a déroulé les fils de sa pensée.
C'était le dernier penseur, celui du XIIè siècle.
Comment aborder une telle réflexion, comment aborder une pensée qui est non seulement complexe dans son approche mais qui se nourrit et s'exprime en trois langues :
l'arabe, l'hébreu et le latin.

Le rôle du dernier penseur est de toujours être éliminé ou assassiné par le penseur qui lui succède (lui qui deviendra le nouveau dernier penseur), et le rôle de cette ville, Marseille, et de ces Rencontres sera d'essayer de reconsidérer dans toute sa réflexion le dernier penseur du XIIè siècle, celui qui a été nommé l'ennemi des lois, le blasphémateur, l'imposteur, l'apôtre de la double vérité.
Comment renouer le fil de l'histoire parmi les excès ?
Comment reconsidérer qui nous sommes, c'est à dire, en effet, une humanité, une civilisation, une culture directement issues au moins de deux influences :
l'influence arabe et l'influence grecque ?

Christian POITEVIN,
Adjoint au Maire, délégué à la Culture.