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Claude Nicolet, qui vient de diriger un vaste programme de recherche sur les mégapoles méditerranéennes, nous fait entrer dans lunivers de ces cités antiques et de ces villes modernes qui, depuis des siècles, nont cessé de faire rêver.
Page des libraires : Sous votre direction vient de paraître Mégapoles méditerranéennes (Maisonneuve & Larose, 2000), une véritable somme sur les grandes villes du monde méditerranéen. Au fond, quest-ce quune ville méditerranéenne ?
Claude Nicolet : Cest un des points que nous avons cherché à élucider au cours de notre travail : y a-t-il, dans lhistoire urbaine générale, une spécificité de la ville méditerranéenne ? Un premier élément de réponse peut être tiré de lexpérience commune : pour qui connaît le monde méditerranéen, sy est promené, la fréquenté, il est encore évident à lheure actuelle, malgré luniformisation des formes urbaines dans le monde, que ces villes ont une atmosphère caractéristique qui leur donne comme un air de famille. Du temps de ma jeunesse, cétait particulièrement frappant : quand on passait de Marseille à Tunis, de Naples à Alexandrie, dAlger à Istanbul, on avait parfois limpression de navoir pas changé de lieu. On trouvait des similitudes dans le site, larchitecture, les jeux de lombre et de la lumière
et surtout dans le peuplement. Le monde méditerranéen a été façonné par le phénomène des diasporas. Dans chacune de ces villes, on retrouvait les mêmes mélanges de population ; presque tous les peuples de la Méditerranée sy côtoyaient. Nous touchons là à ce qui a été, pendant des siècles, une vraie caractéristique de la grande ville méditerranéenne, à savoir son cosmopolitisme. Je suis né à Marseille et, dans mon enfance, le réseau de relations dune famille marseillaise comptait sans doute plus détrangers que de Français : des Turcs, des Grecs, des Égyptiens, des Italiens... Le tout se retrouvant pour faire des affaires, jouer au bridge, aller au café, etc. Par contre, on ne voulait pas entendre parler des Parisiens ou des Lyonnais !
Il y a donc bien eu une spécificité culturelle, sociologique de ces grandes villes méditerranéennes, reliées entre elles par une mer intérieure qui a toujours été un trait dunion plutôt quune séparation. Tout le problème est de savoir si cette spécificité subsiste aujourdhui, où le cosmopolitisme de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a en grande partie disparu.
Et quest-ce quune mégapole ?
Cest une ville qui est beaucoup plus grande que le type habituel de développement urbain dans une région et à un moment historique donnés.

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Cest la très grande ville, la ville géante. La mégapole se définit donc dabord en fonction de critères quantitatifs population, superficie, importance du territoire appartenant à la ville. Secondairement, dautres facteurs interviennent, comme la puissance politique ou le rayonnement culturel. Nous avons ainsi établi une liste de neuf mégapoles méditerranéennes : Alexandrie, Antioche, Athènes, Carthage, Constantinople (et plus tard Istanbul), Le Caire, Naples, Rome et Venise toutes villes qui, à un moment ou un autre de leur histoire, ont atteint des dimensions exceptionnelles pour lépoque.
Dans votre livre, une autre dimension importante apparaît : celle de limaginaire...
En effet, la dimension symbolique ou imaginaire est elle aussi essentielle. Lorsquun organisme urbain, pour des raisons dordre économique, politique, culturel ou autre, grossit au point datteindre les limites de léclatement, il ne manque jamais de susciter létonnement des contemporains. Nous en avons de nombreux témoignages, notamment littéraires je pense par exemple à létonnement du provincial face à la ville de Rome au début de la Première Bucolique de Virgile. À partir dun certain degré de grandeur, donc, le quantitatif se change en qualitatif : en pénétrant dans la grande ville, on a un sentiment daltérité, celui de passer dans un autre monde. Nous sommes ici dans le domaine des représentations, de ce qui est ressenti, sur dinnombrables registres : registre de la fascination, ou au contraire de la réprobation et de lhorreur (Platon, par exemple, voyait dans lAthènes du IVe siècle avant J.C. une cité monstreuse, ingouvernable). Ces villes ont donc nourri limaginaire des hommes pendant des siècles ; on ne peut pas les appréhender sans tenir compte de leur légende.
Ces mégapoles méditerranéennes sont, presque toutes, nées dans lAntiquité. Peut-on percevoir des éléments de continuité entre ville antique et ville moderne ?
Ce qui est frappant, cest la capacité de ces villes à durer voire, parfois, à renaître de leurs cendres. Ce nest pas un hasard si, depuis lépoque dAuguste, on parle de la Rome éternelle. Après avoir été dans lAntiquité la capitale du monde connu, Rome, au Moyen-Âge, décline jusquà devenir une petite ville ; mais elle demeure le centre de la chrétienté, et aux XVIe-XVIIe siècles, elle connaît une nouvelle expansion et une nouvelle floraison architecturale. Au XIXe siècle, elle est lenjeu du réveil et de lunification de lItalie ; capitale de lÉtat à partir de 1870, elle se couvre de monuments aux dimensions parfois démesurées.

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Le tout conduit en droite ligne à la boursouflure architecturale et à lexaltation de la mémoire de Rome qui ont caractérisé la période fasciste. Mussolini na rien inventé, il na fait quexploiter à son tour la légende de Rome
Limaginaire joue donc un rôle important dans la pérennité de ces villes. Comme Rome, la plupart de nos mégapoles méditerranéennes ont eu une longévité extraordinaire 25 siècles dhistoire au bas mot... Les cas les plus frappants étant ceux du Caire et dIstanbul, qui demeurent, aujourdhui encore, de véritables mégapoles au niveau mondial.
Les grandes villes musulmanes sont pleinement intégrées à votre recherche. Cest assez nouveau par rapport à lhistoriographie traditionnelle...
En effet, nous avons tenu à étudier lensemble méditerranéen comme un tout, sans dissocier villes musulmanes et villes chrétiennes. On ne peut pas faire dhistoire comparative en Méditerranée sans sintéresser au monde islamique. De nombreux orientalistes ont donc participé à notre étude. Ils nous ont amenés à remettre en cause certaines idées reçues, par exemple le mythe de la ville musulmane non administrée. Ces villes étaient au contraire puissamment administrées ; il se trouve simplement que ladministration était souvent le fait de fondations religieuses. En fait, il y a bien des éléments de continuité entre ces villes musulmanes et les villes chrétiennes qui les ont précédées. Autre idée reçue, elle aussi mise à mal : on a voulu voir dans larrivée de lIslam la fin de lunité du monde méditerranéen. Or, il ny a jamais eu de véritable coupure méditerranéenne ; au contraire, à partir de la conquête arabe du VIIe siècle, les contacts entre le nord et le sud de la Méditerranée se sont intensifiés.
Une question pour conclure : ces villes méditerranéennes, pourquoi font-elles tant rêver ?
Il y a dabord le site, le paysage, lextraordinaire mariage de la terre et de la mer que lon retrouve dans presque toutes. Cette mer intérieure quentoure un chapelet de grandes villes est vraiment quelque chose dexceptionnel. Mais il y a aussi, bien sûr, lHistoire, qui attire et fascine. Ces villes ont quelque trois millénaires de passé ; et cest un passé qui ne passe pas, un passé qui tient, parce quil a encore du sens aujourdhui. Notre conception de la politique (mot dérivé du grec polis, la cité)
est née dans ces villes, à Athènes et Rome en particulier ; et lon nen finirait pas dénumérer les autres héritages. Lhistorienne Catherine Brice, qui a participé à notre enquête, a trouvé un terme particulièrement heureux pour caractériser ces mégapoles méditerranéennes : ce sont toutes des villes patrimoniales.
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